La femme soupira. La tempête de sa folie dépensière avait tout emporté sur son passage. Tout. Et à présent, alors qu'un vent glacial enroulait son murmure autour d'elle, elle commençait à regretter. Pourquoi avait-il fallu qu'elle s'évertue à venir ? La réponse, elle la connaissait. Elle était venue parce qu'elle en avait eu envie, et parce qu'avec toute la volonté du monde, elle ne serait pas parvenue à s'en empêcher. On ne lutte pas contre ses propres envies, ou du moins, pas elle. Décidément, elle faisait une bien pitoyable mère... Elle sentait, dans son dos, le regard incrédule des deux prunelles noires de sa fille, serrée contre elle par un linge blanc. Etrangement, l'enfant ne semblait pas ébranlée le moins du monde. Et pourtant... Abandonnant ces pensées sombres, la mère sourit. Elle, elle n'avait rien perdu. Ou à la réflexion, si. Son mari. Perte qu'à force de cupidité elle avait fini par transformer en gain. De veuve, elle était redevenue jeune fille, et quoiqu'aigrie par son éternel désir d'argent et de mouvement, elle était heureuse. Le cruel destin d'un autre avait doré le sien. Malheureux bonheur qui la réjouissait. Fermant les yeux, elle vit défiler en sa mémoire des souvenirs issus des dernières années de sa vie.
Elle se revit au port, par cette belle journée de printemps, feignant le sanglot devant un bateau prêt au départ. Pour l'occasion, elle avait emmené son mouchoir blanc, et, comme le voulait une tradition quelconque, avait fait un v½u avant de le lancer à la mer.
Elle se revit sur le pas de sa porte, en train de saisir le rouleau qu'un messager avait apporté.
Elle se revit en train de sourire sur la mort de son mari.
Elle se revit en train de dépenser l'argent de celui qui l'avait aimé, en train d'égrener sournoisement le fruit d'un amour mort, en train d'effacer, peu à peu, l'histoire d'un homme qui avait tant fait pour elle.
Alors, enfin, elle comprit ce qu'elle avait fait... Une larme roula sur sa joue. Doucement, elle tomba à genoux.
« Pauvre idiote ! » se murmura-t-elle à elle-même en martelant de sa pauvre et fragile main le sol gelé.
Elle avait la désagréable impression que, dans son dos, l'enfant approuvait ses paroles... Qu'en savait-elle ? Elle avait froid. Alentours, l'obscurité régnait en maître sur les ruelles sombres de la ville... Un léger écho, aussi, annonçait un groupe de passants. Anodins ? La mère secoua la tête. Non. Elle avait bien eu assez d'expérience par ici pour savoir que ces visiteurs là étaient tout sauf anodins. Un frisson la secoua tout entière. Voilà, c'était fini. Elle avait saccagé un souvenir. Elle avait gâché sa propre vie, et par conséquent, tué celle de l'enfant. Un goût amer se glissa dans sa bouche, un poids tomba sur son c½ur... Il était temps de payer.
Alors que cette certitude, enfin, se frayait un chemin en elle, les pas se firent plus bruyants, leur rythme régulier comme volontaire de l'once d'inquiétude qu'il faisait naître dans l'esprit de quiconque l'entendait. Imperceptiblement, la respiration de la femme s'accéléra, de même que son rythme cardiaque. Oui, oui, il était temps. Mais pas pour sa fille ! Ce pauvre et misérable être qu'était l'enfant n'avait rien mérité ! Aussi rapidement que le-lui permettait son chargement, elle se leva et se mit à courir. De simples brigands ne l'auraient pas. Jamais. Et si, ce soir, elle mourait, au fond... Peu importait. Elle savait bien tout ce qu'elle avait fait, mais en vérité, elle ne regrettait rien. Nombre de femmes seraient mortes pour avoir la vie qu'elle s'était offert, et c'était exactement ce qui allait se passer pour son cas. Elle dissipa de cet avenir les remords qui l'avaient étreinte, pour afficher un sourire désinvolte. La mort n'était pas ce qui la ferait courir.
Boum, boum, boum.
Ses pas martelaient la terre au rythme de son c½ur, son c½ur battait dans sa poitrine à mesure que ses pas piétinaient la terre, qu'en savait-elle ? A partir de cette instant, la femme cessa de réfléchir pour se concentrer sur sa course. Ils la suivaient toujours ; le peu d'avance qu'elle avait obtenue lui laissait entendre leur souffle bruyant et saccadé, lui faisait presque sentir, sur sa nuque, leur haleine moribonde.
Elle accéléra encore. Ne pas se laisser rattraper.
Derrière elle lui parvint un rire amusé, ainsi qu'une phrase indistincte qu'elle n'eut pas le courage de déchiffrer.
Ne pas s'arrêter.
Que lui voulaient-ils ? Elle ne pouvait s'empêcher de se le demander... Préféreraient-ils simplement voler le contenu de sa bourse ( qu'elle avait ce soir là fort lourde ) ? Finiraient-ils par la laisser morte et souillée, sa pauvre fille orpheline entre les bras ? Ou bien les tueraient-ils toutes les deux ? Elle s'imaginait déjà vivant ses derniers instants, étreignant pour la dernière fois son enfant...
« Ouch ! »
Brusque manière de sortir de sa torpeur. La femme releva la tête. Contre quoi, ou plutôt contre qui s'était-elle donc cognée, pour se faire si mal ? Une inconnue. Elancée, elle semblait assez jeune et était habillée d'une tunique de...Lin blanche recouverte d'une longue cape noire et retenue par une ceinture à laquelle était accrochée une épée. Voilà qui ne l'avançait pas à grand-chose... Si ! Elle n'avait plus le choix. Les voix, déjà, se rapprochaient. Il ne lui restait plus assez de temps pour réfléchir à la confiance qu'elle pouvait accorder à cette inconnue. Fébrile, la mère détacha – déchira presque – le linge qui retenait l'enfant, et tendit sa fille emmaillotée à la jeune femme.
« Prenez-la. Courez. Sauvez-la, je vous en supplie, occupez-vous en, il faut qu'elle vive, je... Courez ! »
Alors, elle se retourna, et fit face à ses agresseurs. La dernière pensée qui lui vint à l'esprit fut qu'ils étaient moches. Horriblement moches. Puis les étoiles se mirent à tourner au dessus d'elle, en un ballet effrayant, et elle s'effondra.
Dans les bras d'une jeune femme inconnue, passant la tête par-dessus l'épaule de sa sauveuse, l'enfant posa, une dernière fois, les yeux sur sa mère... Des yeux d'argent.